L'héritage de Brassens à l'ère numérique : conservation ou muséification ?
L'héritage de Brassens à l'ère numérique : conservation ou muséification ?
Notre invitée : Élodie Vernet, 42 ans, fondatrice de l'association "Mémoire Vivante", ancienne responsable des archives à la BnF. Spécialiste de la patrimonialisation des cultures populaires et de l'impact du numérique sur la transmission du patrimoine immatériel.
Animateur : Élodie Vernet, votre association travaille sur la valorisation du patrimoine culturel local, notamment autour de figures comme Georges Brassens. Pour un néophyte, pourquoi Brassens reste-t-il un sujet d'actualité dans des villes comme Ludres, bien loin de Sète ?
Élodie Vernet : Poser cette question, c'est déjà toucher au cœur du problème. Brassens n'est pas qu'un chanteur mort en 1981. C'est un écosystème. Dans une ville comme Ludres, son nom orne une salle des fêtes, un centre socioculturel, des événements. Mais demandez aux jeunes de citer trois de ses chansons... Le paradoxe est là : omniprésent comme label "patrimonial", mais souvent absent comme répertoire vivant. C'est comme un domaine internet à fort trafic (high-backlinks) mais dont le contenu n'est plus mis à jour. L'autorité historique est là, mais la vie s'est retirée.
Animateur : Vous utilisez une analogie numérique... Vous voyez donc un lien entre la sauvegarde d'un patrimoine artistique et la gestion des "expired domains" ?
Élodie Vernet : Absolument. Prenons un "expired domain" avec un historique propre (clean history) et de nombreux backlinks. Il a de la valeur parce qu'il pointe vers un passé, une communauté, des échanges. Les centres communautaires qui portent le nom de Brassens sont un peu ces domaines. Leur "valeur" est celle des liens sociaux passés. Mais le risque est de se contenter de conserver le lien, sans créer de nouveau contenu. On célèbre l'enseigne, on vide le sens. La patrimonialisation peut tuer ce qu'elle cherche à préserver en le transformant en simple outil de marketing territorial.
Animateur : Cette vision est assez critique. La programmation d'événements "Brassens" dans les centres de loisirs ou les clubs sociaux ne suffit-elle pas à entretenir la flamme ?
Élodie Vernet : C'est là que le ton critique est nécessaire. Organiser un concert "hommage à Brassens" une fois par an, c'est souvent s'acquitter d'une dette symbolique. C'est une logique de commémoration, pas de transmission. La vraie question est : que dit Brassens à un adolescent d'aujourd'hui confronté à des problématiques qui semblent light-years away des siennes ? Si la réponse se limite à "c'est notre patrimoine", nous avons échoué. Le patrimoine n'est pas un objet à contempler sous cloche, c'est un langage. Il faut le traduire, le remixer, prendre le risque de l'actualiser. Où sont les ateliers d'écriture qui, partant de "La Mauvaise Réputation", parleraient du cyberharcèlement ? Où sont les résidences d'artistes qui sampleront ses mélodies ?
Animateur : Vous prônez donc une forme de "hacking culturel" de l'héritage ?
Élodie Vernet : Hacking est un mot fort, mais oui, disons une réappropriation active et parfois impertinente. Regardez ce qui se passe avec certains patrimoines musicaux anglo-saxons, sans cesse réinterprétés. En France, et particulièrement dans le réseau dense des associations et centres communautaires, nous avons une tendance fâcheuse à la sacralisation. On nettoie l'histoire (clean history), on gomme les aspérités. Brassens l'anarchiste, l'irrévérencieux, devient un gentil papy à guitare. C'est une trahison. L'avenir de cet héritage passe par un retour à son esprit frondeur, pas à l'embaumement de son image.
Animateur : Sur quelle tendance concrète pouvez-vous nous projeter ? Quel sera le visage de cet héritage dans 10 ans ?
Élodie Vernet : Je fais deux prédictions, une pessimiste, une optimiste. La première : la voie de la muséification complète. Brassens devient un produit "French touch" pour touristes, un élément folklorique. Les associations locales, à bout de souffle, se contentent de gérer la mémoire comme un fonds de commerce. La seconde, que j'appelle de mes vœux : l'émergence de "communautés sémantiques". Grâce au numérique, on ne se rassemble plus seulement physiquement dans un lieu qui porte son nom, mais autour des idées qu'il a défendues : la liberté, la justice sociale, l'ironie. Des collectifs transdisciplinaires (musique, street-art, coding) s'empareront de son œuvre comme d'un code source open-source. Peut-être verra-t-on naître un véritable "domaine Brassens" numérique, non pas archive, mais laboratoire. Le centre culturel de l'avenir sera peut-être un serveur Discord autant qu'un bâtiment à Ludres. Le défi est de créer du lien social (social-club) autour de ce patrimoine, pas de simplement entretenir la nostalgie d'un lien disparu.
Animateur : Un dernier mot, pour nos auditeurs qui découvrent peut-être ce sujet ?
Élodie Vernet : Allez écouter "Les Trompettes de la renommée". Puis demandez-vous : quelle est ma renommée à moi, aujourd'hui, sur les réseaux sociaux ? Quel est mon héritage numérique ? Brassens parlait de la postérité. La nôtre sera-t-elle une collection de données, un expired domain de plus ? Ou une histoire vivante, sans cesse réécrite ? L'enjeu dépasse de loin la simple programmation de loisirs. Il touche à la manière dont nous, Européens du XXIe siècle, décidons de ce qui mérite de passer à la génération suivante, et comment nous osons le leur livrer, non pas emballé, mais armé pour penser leur présent.
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